Une nouvelle génération d’artistes chinois vivant en France

Wang Tuo, Smoke and Fire, 2018. Single-channel 4K video, color, sound, 31'18''. Courtesy of the artist.

Des pionniers de l’art moderne chinois dans les années 20 (comme Xu Beihong, Lin Fengmian, Sanyu ou Pan Yuliang) à la vague des années 80-90 (Wang Keping, Ma Desheng, Chen Zhen, Huang Yongping, Shen Yuan, Yang Jiechang), Paris a été tout au long du 20e siècle une terre d’accueil pour les artistes chinois, qui y ont éprouvé leur pratique autant qu’ils ont participé à l’élargissement du regard des institutions et du public français sur l’art non-occidental.

Dans son dernier numéro publié en français et en mandarin à l’occasion de l’exposition collective sur la scène contemporaine chinoise (9 oct. 2024- 3 févr. 2025) qui est fermée ses portes au Centre Pompidou, la revue chinoise d’art contemporain LEAP revient sur cette histoire et s’attache à la nouvelle génération d’artistes chinois nés dans les années 80-90 vivant ou ayant vécu en France : les artistes de cette jeune génération partagent-ils des expériences communes ? Comment ces expériences nourrissent-elles leurs créations artistiques ?  

Cette table ronde est publiée dans le numéro spécial « Habiter le Flux » (2024) de la revue LEAP. Ce numéro vise à alimenter la réflexion et les débats sur l’art contemporain et les questions interculturelles entre artistes, critiques et chercheurs dans une perspective transdisciplinaire et franco-chinoise.

Entretien : You Yiyi

Traduction : Thomas Gouailhardou

Entre ici et là-bas : Immersion, abstraction, réalité, fantasme —— guérilla ?

LEAP : Je voudrais commencer par une question toute simple : pourquoi avez-vous choisi de venir en France, d’y rester, et pourquoi certains d’entre vous ont finalement décidé de rentrer en Chine ?

Huang Hankang : Je ne veux pas être un artiste français à Paris ni un artiste chinois en Chine — cette position impliquerait une sorte d’auto-limitation au niveau de la réflexion culturelle. La raison pour laquelle j’ai choisi de venir à Paris, d’étudier à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy (ENSAPC) et de vivre dans le Marais pendant huit ans était de pouvoir voir des expositions. D’autre part, je voulais mettre mon expérience de vie en Chine au service de mes observations en France en me demandant comment le système culturel qui domine la société moderne et contemporaine se met en place. Cette observation m’a également permis de penser à la trajectoire contemporaine de la culture chinoise. Si j’ai quitté la France plus tard, c’est parce que j’avais l’impression de mieux comprendre le mouvement de ce système culturel et artistique de la société moderne vers la société contemporaine, et que mon intérêt pour cette ville s’était en conséquence amenuisé. Une autre des raisons pour lesquelles je suis retourné en Chine à cette époque était que certaines conditions matérielles en France limitaient ma création. Ces dernières années, j’ai réalisé des sculptures et des installations en plus des peintures. En France, on fait généralement appel aux techniciens et aux fournisseurs de matériaux pour des projets de plus grande ampleur, si bien qu’un artiste souhaitant créer une œuvre doit aller à gauche à droite et dépenser beaucoup d’énergie pour trouver quelqu’un qui acceptera de lui fabriquer quelque chose. Les conditions de travail sont donc meilleures en Chine de ce point de vue.

Zhao Yu : Comme Hankang, je pense qu’il existe en France une importante atmosphère culturelle, l’art y est partie prenante de la vie quotidienne. Même s’ils ne sont pas eux-mêmes des travailleurs du monde de l’art, nombreux sont les gens qui emmènent leur famille, même leurs enfants, en poussette, pour voir des expositions le week-end. Ils y vont de la même manière, et aussi fréquemment, que nous au parc ou au cinéma. En Chine, bien que de plus en plus de gens aillent voir des expositions d’art, l’art reste une niche dans la structure d’ensemble du système social.

Liu Guangli : En effet, la France est beaucoup plus riche en ressources culturelles que la Chine. L’une des raisons principales pour lesquelles je reste en France est l’éducation de mes enfants. En outre, à la différence de Hankang, les institutions artistiques françaises fournissent un terreau d’apprentissage plus fertile et plus riche en ressources pour les artistes comme moi qui utilisent la vidéo et les médias numériques comme médium principal ; il semble y avoir une plus grande maturité de ce milieu en France qu’en Chine. Cependant, en tant qu’artiste, il m’est difficile de penser et de créer en dehors de la structure de ma langue maternelle. C’est pourquoi j’ai voyagé entre la Chine et la France pendant toutes ces années, et que j’ai eu l’opportunité de revenir pour vivre, observer, poursuivre des recherches critiques puis de repartir pour créer.

Zhao Yu, Soft Situationism, 2022/23. Vidéo à deux canaux (couleur, son), 12’33’’, édition de 3 + 1 épreuve d’artiste. Avec l’aimable autorisation de l’artiste.

LEAP : Pour de nombreux artistes en France, faire des allers-retours entre la Chine et la France semble être une solution idéale, n’est-ce pas ?

Han Qian : Oui, c’est ce que j’ai pensé lorsque j’ai commencé à fréquenter les Beaux-Arts de Paris, mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. Les vols internationaux étaient plus aisés à l’époque et l’école offrait une sorte d’atmosphère utopique — les écoles d’art françaises ne disent généralement pas aux étudiants comment survivre après avoir quitté l’école — et je pensais que je pouvais continuer ces allers-retours, aussi probablement parce que je dépendais financièrement de ma mère, et qu’elle payait pour moi. Mais après la pandémie, observer la Chine en étant à Paris me semblait être une perspective assez absurde. Bien que je n’aie trouvé aucun sentiment d’appartenance, que ce soit d’un côté ou de l’autre, je me suis demandé comment je pouvais bien parler de la Chine alors que j’en avais perdu toute connaissance pendant ces dix années passées à étudier à l’étranger. J’ai alors acquis la conviction que mes observations et mes créations devaient retourner en Chine. Je ne pouvais pas me contenter d’imaginer la situation en Chine.

Li Yuhang : Il est important d’être sur place pour mon travail de recherche et de création artistique. Car mon terrain anthropologique et artistique se trouve maintenant dans la région des Sources des trois rivières en Chine. Je suis encore en train de préparer mon doctorat en France et il me reste beaucoup de temps avant de décider si je retournerai en Chine ou non. Cependant, lorsque je suis retournée en Chine la dernière fois, j’ai senti que ni ma famille ni la société ne parvenaient à me procurer un sentiment de sécurité suffisant. Je pense que si je veux mener à bien les projets de recherche et de création artistique que je souhaite faire, je dois continuer à vivre entre la Chine et la France.

Wang Yuyan : J’ai souvent réfléchi à cette notion d’ « être sur place ». Il me semble que je suis toujours dans un état exceptionnel de « guérilla » — ni vivant totalement en Chine, ni vraiment installé en France. Chaque fois que je retourne en Chine, c’est essentiellement en raison de mon travail, et je n’ai pas assez de temps pour que mon art croisse naturellement à partir du terrain local. Je pense que le travail vidéo implique dans son essence de faire face à la réalité. J’aspire à bâtir des émotions perceptives et des souvenirs grâce au montage, pour que les images préservent la tension et le sens de la réalité qu’elles véhiculent, et ce d’une manière touchante. Bien que j’aie souvent recours à la recherche de terrain ou à une approche documentaire pour créer mes œuvres, je ressens toujours une certaine déconnexion par rapport au temps et à l’espace quand j’aborde la réalité comme une parachutiste. Mais en même temps, ce sentiment de détachement et d’incertitude n’est peut-être pas une mauvaise chose, surtout de nos jours où le travail créatif n’est pas seulement un reflet de la réalité, mais est aussi partie prenante de la complexité et de la désintégration de la réalité. Cela me permet au contraire de maintenir une relation constante de doute, d’ajustement et de synchronisation avec la réalité.

Wang Yuyan, One Thousand and One Attempts To Be an Ocean, 2020, installation vidéo, 11’30 ». Courtesy de l’artiste.

LEAP : Je suis également curieuse de connaître l’expérience de Yunyao ; tu es le seul ici à ne pas avoir étudié en France. Pourquoi être venu en France pour vivre et créer ?

Zhang Yunyao : Tout le monde ici avait déjà étudié ou vécu en France avant la pandémie, or dans mon cas justement en raison de la pandémie que j’ai décidé de rester à Paris. En 2020, les lignes aériennes internationales étaient à l’arrêt, et je n’avais absolument aucun moyen de rentrer en Chine, j’ai donc essayé de trouver un moyen de rester avec l’aide de plusieurs amis. Avant de venir ici, j’avais déjà un premier contact avec la culture et l’art français et je m’étais forgé ma propre compréhension, ou devrais-je plutôt dire ma « fausse » idée de la France. Après mon arrivée à Paris, j’ai commencé à aller voir des expositions, à rencontrer des artistes et des curateurs français, à poser des questions, à vérifier et à corriger ce que je croyais avoir compris. Plus tard, je me suis rendu compte que lorsque je regardais à travers la vitre pour voir la soi-disant « réalité des faits », elle n’était parfois pas aussi romantique et intéressante que je l’avais imaginée. Ces « fausses » idées étaient en effet inexactes, mais elles n’étaient pas nécessairement toutes fausses pour autant, et elles se sont ensuite fondues dans la subjectivité de mon imaginaire. Je repense parfois à la façon dont j’appréhendais ces choses que je n’avais pas vérifiées dans la pratique.

L’auto-apprentissage dans l’éducation : La bonne éducation est celle qui offre la possibilité de se réaliser soi-même.

LEAP : Vous avez tous mentionné la manière dont les conditions sociales et culturelles en France ont influencé votre créativité et votre pensée. J’aimerais comprendre plus en détail la manière dont votre formation en France vous a influencés.

Han Qian : Mon expérience a été exactement l’inverse de celle de Yunyao. Je suis partie de Chine vers l’âge de 18 ans et, pendant ces dix-huit années, je vivais en internat, presque complètement coupée des réalités de la vie en Chine. Je sais donc très peu de choses sur ma ville natale, Wuhan, et sur le paysage social auquel la plupart des enfants sont exposés en grandissant. Par « inverse », je veux dire que nombre de mes comportements et de mes perceptions ont été façonnés en Europe. Lorsque je suis revenue en Chine, j’ai eu l’impression d’apprendre ce qu’était la Chine et de la comprendre à nouveau — derrière nombre de mes erreurs d’interprétation et de mes critiques de la Chine, il y avait en fait des réalités plus complexes et que je n’arrivais pas à comprendre pleinement en étant à Paris. Dans l’ensemble, je pense que les Beaux-Arts de Paris m’ont beaucoup aidée. Je me souviens qu’à mon arrivée à l’école, l’un des professeurs m’a demandé quels étaient les artistes contemporains que j’aimais bien, et après avoir longuement réfléchi je n’ai pu citer aucun nom. Le professeur m’a suggéré d’aller à la bibliothèque et, bien que cela ne m’ait rien appris directement, la chose la plus précieuse dans son geste est qu’il ne m’a pas forcée à faire quoi que ce soit, et cette tolérance m’a permis de prendre mon temps pour réfléchir et faire des tentatives à droite à gauche, à un stade de ma vie où je me contentais de passer le temps, sans objectif. Bien sûr, tout le monde n’a pas eu une telle expérience : certains des étudiants français de notre atelier étaient très proactifs, mais ce système était également capable d’accepter en son sein des personnes comme moi, qui semblaient distantes au sein de l’école.

Liu Guangli : Je suis totalement d’accord avec Qian pour dire qu’une bonne éducation ne consiste pas à vous permettre de faire tel ou tel métier, mais à vous donner la possibilité de vous réaliser en tant que personne, et même de faire des choses « inutiles ». Mais à l’inverse de Qian, mon expérience à la Villa Arson (École nationale supérieure d’art de Nice) ne s’est pas très bien passée. L’école semblait vouloir m’inculquer un système esthétique et une méthode de travail prédéfinis, ce qui m’a fait m’y sentir peu à mon aise. Je me souviens qu’entre 2014 et 2015, j’ai commencé à proposer des créations liées au jeu vidéo. Mais à l’époque, certains professeurs ne comprenaient pas ce médium, ou disaient qu’il n’était pas prévu par leur système d’examen et ne pouvait donc pas être considéré comme de l’art. Je n’étais pas d’accord, ce n’est ni au système académique, ni à la culture ni à tout autre cadre d’ailleurs de définir ce qu’est l’art. Plus tard, lorsque j’ai partagé les bancs du Fresnoy avec Yuyan, j’ai pu approcher de nouvelles méthodes de travail, comme celle du processus de réalisation de courts métrages, et j’ai découvert les festivals de cinéma et l’industrie cinématographique dans son ensemble. Instinctivement, j’ai commencé à me dire que ces systèmes dits « matures » étaient peut-être à la traîne. Comme tout organisme vivant, le but premier de ces systèmes n’est pas de prendre des risques, mais de se perpétuer. Même si le système est « expérimental » et « pionnier », il sera inévitablement à la traîne. Cette expérience éducative m’a permis de réfléchir à ma relation et à ma distance par rapport aux différents systèmes.

Huang Hankang, we are remembered by the traces that we leave, 2023, technique mixte sur toile, 120 ×100 cm. Courtesy de l’artiste.

Huang Hankang : Comme Guangli, j’ai été témoin de problèmes similaires à l’école. L’ENSAPC a été créée par le gouvernement français en 1977 afin de proposer un système contemporain européen pour lutter contre l’influence mondiale de l’art contemporain américain. La France a toujours eu d’excellentes écoles comme les Beaux-Arts de Paris, mais son enseignement de l’art était relativement conservateur à l’époque. C’est pour s’extraire de ce conservatisme qu’est née l’ENSAPC, qui encourage la création d’œuvres à partir de divers media. Lorsque j’étais à l’école, je faisais aussi des vidéos et des installations, mais peu de peinture. Un jour, trois étudiants étaient en train de peindre dans l’atelier, et le directeur de l’école est venu leur dire : « Si vous voulez peindre, vous feriez mieux d’aller dans une autre école ». J’étais confus : l’école n’encourageait-elle pas la multiplicité des media ? La peinture n’est-elle pas un médium ? Cela m’a fait comprendre que l’ENSAPC, malgré son effort de subversion de la tradition, était encore conservatrice dans une certaine mesure.

Li Yuhang : Mon expérience n’est peut-être pas tout à fait la même que celle de Guangli. Bien que j’aie aussi commencé à étudier dans une école d’art du sud de la France, il n’en reste pas moins que Marseille possède une atmosphère urbaine unique. On dit toujours que c’est l’une des villes les moins françaises de France, une « capitale méditerranéenne » avec une immigration très diversifiée. Cela se retrouve dans l’atmosphère générale de l’école des Beaux-Arts de Marseille. Lorsque j’y étudiais, je sentais que je pouvais faire des « erreurs » dans ma création, sans crainte. Mon travail artistique est très lié au langage, j’utilise par exemple la poésie comme médium d’expression. Lorsque j’ai montré mes poèmes en français à mes camarades de classe, ils étaient tous d’accord pour dire qu’il ne fallait pas les modifier. Mais lorsque je suis entrée à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) en master, j’ai senti l’autorité de la langue inhiber et même affecter le développement de ma logique et de ma perspective, que ce soit quand je posais des questions en classe ou lorsque je partageais mes recherches. Cependant, l’EHESS m’a été bénéfique car elle met l’accent sur la recherche transdisciplinaire, les frontières entre les différentes matières ne sont pas difficiles à franchir. En tant que diplômée d’école d’art sans formation aucune en sciences humaines ou sociales, j’ai quand même été acceptée en anthropologie, domaine qui m’intéressait le plus pour faire de la recherche, ce qui a été une grande chance.

Wang Yuyan : Ce à quoi Guangli a été confronté à la Villa Arson est plus ou moins représentatif d’un abus de pouvoir dans un contexte pédagogique. Dans les établissements français, de nombreux étudiants sont également unis dans leur résistance à ce modèle d’éducation qui infantilise les étudiants avec un sentiment de contrôle et de pouvoir. En tant qu’étrangère en Europe n’ayant jamais eu connaissance de leurs systèmes narratifs, j’ai été relativement sensible à l’existence et à l’impact de ces structures de pouvoir invisibles. Mais en même temps, je ressens une forme de pluralisme en France, un sentiment de préoccupation pour la diversité, là-bas on ne vous force pas à rentrer dans le moule. Comme Qian et Yuhang viennent de le dire, ce que le système des écoles d’art fournit en plus c’est une atmosphère, un lieu d’accueil pour la création, un éveil, des sensibilités différentes, des visions du monde diverses… et ce que nous en retirons dépend entièrement de nous. L’environnement éducatif en Chine a une propension certaine à l’apprentissage passif. Mes débuts en France ont été douloureux, mais c’était aussi une expérience qui m’a permis de maîtriser de nouveaux outils, d’avoir de nouvelles approches et de définir un cadre pour moi-même.

Vue de l’exposition Natural Law, 2024. Courtesy de Li Yuhang et MadeIn Art Museum.

L’identité, thème sous-jacent de la création : Qui a le pouvoir d’interpréter les œuvres d’art exclusivement à travers le prisme de l’identité ?

LEAP : Beaucoup d’entre vous ont exposé leur travail en France. Quelle fut la compréhension, ou l’incompréhension, du public face à des œuvres contenant des éléments chinois, qu’il s’agisse de références culturelles ou de matériaux issus du travail de terrain ?

Zhao Yu : J’ai récemment eu une exposition personnelle à Paris intitulée « Mince comme des ailes de cigale » qui contenait certains éléments de médecine chinoise. J’ai par exemple utilisé l’image de la cigale, dont la mue est très importante. Certains spectateurs m’ont demandé pourquoi je m’étais intéressée à la médecine chinoise. Je pense que l’Occident a une image fixe de certains éléments de la Chine, comme la médecine chinoise ou les textiles, et qu’ils les associent à une certaine « chinoiserie » ou « sinité ». En fait, j’utilise l’image des cigales pour exprimer la vulnérabilité, mais en même temps, cette image est aussi celle d’une résistance de l’existence. Dans cette exposition, j’essaie de discuter de la relation entre la guerre et la guérison, mais aussi de ce qui fonde l’humanité par ce qu’elle a de commun. À vrai dire, certaines théories de la philosophie française sont très « orientales ». Par exemple, l’idée de nomadisme de Deleuze est similaire à l’idée de Confucius de « voyager dans les arts » (avoir de nombreuses compétences, ne pas s’en tenir à une seule discipline) ; Schopenhauer a également été influencé par le Livre des Mutations (Yijing), et aussi par la philosophie chinoise, la philosophie indienne ou encore le bouddhisme. Ces points communs montrent que ce que l’on nomme pensée chinoise et pensée occidentale ne sont pas totalement opposées l’une à l’autre, mais plutôt qu’elles s’interpénètrent.

Huang Hankang : En fait, il ne s’agit pas seulement d’éléments issus de l’expérience chinoise — en tant qu’artistes chinois, ou en tant qu’artistes internationaux travaillant en Europe, nous ne pouvons pas nous empêcher d’incorporer des éléments, ou plutôt les structures, de notre propre système culturel mais aussi du système culturel européen lorsque nous vivons en Europe. Est apparu, dans l’histoire de l’art contemporain occidental, le concept de ready-made, et je pense que les différentes cultures peuvent également être vues comme des ready-made qu’il est possible de s’approprier lors de la création d’une œuvre. Cela fait partie de ma façon de travailler. Mais j’ai certainement mon propre bagage culturel d’Asie de l’Est : nous réfléchissons trop à nous-mêmes. Comme l’a dit Confucius, « Je réfléchirai sur moi-même trois fois par jour » ; ce n’est qu’après avoir porté notre réflexion sur nous-mêmes que nous empruntons des éléments à d’autres cultures. Bien que l’art contemporain occidental commence lentement un mouvement « réflexif » et à prêter attention aux créations chinoises ou à celles d’autres pays, on a encore l’impression que l’Occident est le cœur de l’art contemporain — une fois les graines semées, on verra bien comment les fleurs s’épanouissent à l’extérieur ! Le monde non-occidental est devenu un complément. Cela revient à dire les choses ainsi : qu’est-ce que « ceux-là » peuvent bien ajouter au système préexistant que « nous » avons construit ?

LEAP : Si vous prenez conscience de l’existence de stéréotypes au sein des publics ou des systèmes de jugement à l’étranger, y répondez-vous et les traitez-vous intentionnellement dans vos créations ? Lors de l’élaboration de votre œuvre, ajustez-vous délibérément la façon dont vous la dessinez ?

Liu Guangli, How to Split the Sea in Two, 2022, vidéo couleur monocanal avec son, 7’32 ». Courtesy de l’artiste.

Liu Guangli : Je pense que les artistes ne peuvent qu’essayer d’observer les besoins de leurs créations, de faire face aux sujets qu’ils veulent traiter et aux médias qu’ils veulent utiliser le plus honnêtement possible, le rendu final et l’effet qu’il fera sont très difficiles à prévoir et à contrôler. Par exemple, lorsque j’ai postulé pour un projet avec le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), le jury a beaucoup apprécié mon travail parce qu’il leur donnait accès à des faits dont il n’avait pas connaissance auparavant. En tant que personnes vivant dans un pays différent du nôtre, nous sommes « filtrés » par ces institutions. Il me semble que c’est une bonne chose que nous puissions utiliser leurs ressources pour compléter nos propres créations, tout en restant honnêtes. Parfois, le public pose des questions pointues après la projection, comme celle de savoir si je dois, ou si j’ai besoin de, critiquer telle ou telle chose. Même si ma création n’est pas motivée par ma position politique, je ne peux pas empêcher les gens de lire l’œuvre et les faits qu’elle contient au travers du prisme politique.

Wang Yuyan : Quand on vit hors de notre pays, même si l’identité n’est pas le cœur de notre création artistique, c’est un thème qui la sous-tend. Toute société possède un maillage social délicatement tissé et tout un système de fonctionnement, et pour créer à partir de cette base, je ressens le besoin d’introduire une sensibilité supplémentaire. Je trouve que l’image, en tant que support artistique, me permet de capturer et d’exprimer plus précisément ces subtilités, incertaines et vagues, qui sont difficiles à transmettre par le langage, et de transmettre des expériences sensorielles d’une manière difficilement quantifiable. Dans ce processus de création, j’aimerais éviter de faire de l’identité le point de départ d’une opposition, et plutôt tenter de capturer et de présenter une force motrice de vie et de production plus durable, trouver une sorte de relation symbiotique avec cette complexité.

LEAP : Que pensez-vous des expositions collectives d’artistes ayant pour thème central l’identité (par exemple, le genre, l’ethnie, la nationalité) ?

Huang Hankang : Il est vrai que les grandes institutions occidentales font souvent ce genre de travail : réintroduire des artistes qui ont été historiquement négligés en raison de leur statut pour en faire une grande exposition. Lors des dernières décennies, de nombreux artistes formidables n’ont pas été suffisamment exposés, de nouvelles opportunités ont été créées pour leur permettre d’obtenir l’attention qu’ils méritent — c’est tout à fait normal. Mais diviser l’art contemporain en organisant des expositions par ethnie ou par région ne peut représenter complètement l’état actuel de l’art dans telle ethnie ou telle région, et ce choix est destiné à être partial.

Zhao Yu : J’ai l’impression que ce type d’exposition est orienté vers le grand public, afin d’attirer l’attention du plus grand nombre, pour que l’on parle. En Chine, il existe également de nombreuses expositions qui fonctionnent par « fusion de termes similaires », par exemple quand des étiquettes telles que « post-80s » et « post-90s » apparaissent dans les titres d’une exposition. Toutefois, cette méthode est une fragmentation qui simplifie l’art lui-même. Il n’est pas certain que ce type d’exposition puisse définir la création artistique d’une certaine génération ou d’un certain groupe.

Zhang Yunyao : Bien que les institutions occidentales d’art contemporain s’intéressent aujourd’hui à des sujets tels que l’identité, les minorités et le genre, les artistes chinois semblent, dans l’ensemble et d’après mes observations, être quelque peu négligés. Il est rare que des artistes contemporains chinois fassent l’objet d’expositions personnelles dans les grandes institutions européennes, ou même qu’ils soient invités à participer à des expositions collectives. Par conséquent, ce n’est pas une mauvaise chose si une exposition collective d’artistes chinois, telle que celle organisée par le Centre Pompidou cette année, permet au public international d’acquérir une connaissance nouvelle de l’art contemporain chinois. Cependant, en tant qu’artiste, lorsque des curateurs internationaux travaillent avec moi, ils se concentrent généralement plus sur mes œuvres mêmes que sur mon identité.

Zhang Yunyao, Connector I, 2022, crayon graphite sur feutre tendu sur panneau, 200 ×264 cm. Courtesy de l’artiste et de Biennale de Lyon

Retrouvez cet entretien et bien d’autres contenus dans « Habiter le flux 不居 », numéro spécial de LEAP, disponible :

France

📍Librairie Le Phénix, 72 Boulevard de Sébastopol, 75003 Paris
📍8lithèque, 3 Rue Victor Considérant, 75014 Paris
📍Librairie Monte-en-l’air, 2 Rue de la Mare, 75020 Paris

Chine

En ligne sur https://j.youzan.com/CIBRBp

International

Contacter oscarlai@modernmedia.com.hk

Articles DoorZine liés
En écho à l'ouverture au Centre Pompidou d'une salle permanente dédiée au mouvement artistique révolutionnaire chinois des Étoiles, actif entre 1979 et 1983, (re)découvrez l'exposition consacrée au groupe d'artistes organisée par l'agence Doors en 2019 !
Projets liés

Newsletter

Inscrivez vous à notre newsletter