Cinq artistes qui réinventent la céramique

Vue d'exposition, BING ! BING ! 砰砰! CÉRAMIQUE CONTEMPORAINE, ICICLE Cultural Space, Paris.

Chacun à leur manière, Liu Jianhua (1962), emmanuel boos (1969), Geng Xue (1983), Zhuo Qi (1985) et Louise Frydman (1989) réinterprètent de façon actuelle l’art traditionnel de la céramique. À l’occasion de l’exposition « BING ! BING ! 砰砰! Céramique contemporaine » à l’espace culturel d’Icicle à Paris, retour sur le travail de cinq artistes qui jouent avec les qualités d’une matière à la fois fragile et solide et les implications culturelles d’un art devenu patrimoine aussi bien en Chine (Jingdezhen, Yixing) qu’en France (Sèvres, Limoges).

Approches contemporaines de techniques ancestrales 

Liu Jianhua débute son apprentissage à 15 ans, à Jingdezhen, capitale de la porcelaine en Chine depuis le VIe siècle. Il passe quatorze ans à se former à cet art. Après des débuts assez figuratifs, son travail évolue à la fin des années 2000 vers des formes plus abstraites et minimalistes qui interrogent subtilement l’évolution de la culture chinoise à l’heure de la mondialisation. À travers une approche philosophique de la forme et de la matière, il développe une pratique expérimentale de la céramique, qui selon lui est « traditionnelle mais peut être convertie en une langue d’aujourd’hui ». Ses œuvres à la fois poétiques et virtuoses défient les limites physiques du médium et les attentes du spectateur. La porcelaine prend la forme de gouttes, de flaques ou de lignes tracées à la main. Liu Jianhua a représenté deux fois la Chine à la Biennale de Venise. 

Avec Lines, série développée entre 2015 et 2019, il s’attache à la forme la plus élémentaire de la peinture et de la calligraphie traditionnelles chinoises : le trait, la ligne. Comme l’exprime l’artiste, « dans le développement de l’art occidental, on peut dire que c’est le début de l’art moderne et, dans le cas de l’expressionnisme abstrait et du minimalisme, la possibilité même de la forme. L’art oriental utilise la ligne pour matérialiser différentes expressions de la nature – tension, tranquillité, élégance et puissance. » Ses lignes, qui semblent tracées à la main, sont formées en porcelaine qingbai (« vert blanc »), une technique de fabrication ancestrale associée à la ville de Jingdezhen – le premier type de porcelaine à avoir été produit à grande échelle. 

Comme la soie et le thé, la porcelaine est un symbole de la Chine (à tel point qu’en anglais, la porcelaine se dit « china »). Pendant des siècles, la porcelaine a lié la Chine à l’Europe, où elle était l’un des principaux produits importés de l’Empire du Milieu. Petite ville du Jiangxi réputée pour son savoir-faire depuis le Xe siècle, Jingdezhen détient le quasi-monopole sur la production mondiale de porcelaine jusqu’au XIXe siècle. En France, c’est à partir de la deuxième moitié du XVIIIe siècle et de la découverte de gisements de kaolin près de Limoges, que l’on commence à produire de la porcelaine. 

Découvrez le travail de Liu Jianhua sur son site internet

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Liu Jianhua, "Lines n°13" and "Lines n°25", 2015-2019. © Liu Jianhua / Avec l'autorisation de Pace Galler

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Vue d'exposition, "BING ! BING ! 砰砰! Céramique contemporaine", ICICLE Cultural Space, Paris.

Goût du risque, jeu du hasard 

C’est à la même tradition et aux mêmes techniques que Zhuo Qi fait référence. Issues de performances, les œuvres des séries J’ai allumé un vase (2014-2018) et J’ai mangé une assiette (2015-2018) ont été réalisées à Jingdezhen, où l’artiste se rend régulièrement. L’intervention de l’artiste est visible dans la matière, il y laisse son empreinte jusqu’à faire corps avec elle, et pourtant les objets présentés sont aussi le fruit du hasard et de l’imprévu. Pour J’ai allumé un vase, l’artiste organise une rencontre entre deux pratiques culturelles typiquement chinoises : la porcelaine et les pétards. En résultent des vases difformes, cassés, fissurés et troués, des œuvres originales et uniques, créées de façon aléatoire. Pour J’ai mangé une assiette, Zhuo Qi vient planter ses dents dans la terre crue qui s’anime sur un tour de potier pour prendre la forme d’une assiette. Les traces laissées par son intervention sont ensuite dorées. 

Né en Chine en 1985, l’artiste vit et travaille en France depuis 2008. Le « choc des cultures » est le socle de sa démarche. Sa pratique artistique se nourrit de l’expérience quotidienne des miracles sémantiques et linguistiques que génèrent l’altérité culturelle et son lot d’incompréhensions. Avec humour, il confronte à travers la céramique les traditions et les savoir-faire. 

Ainsi, chez Zhuo Qi, c’est la terre crue qui est transformée, malmenée. En la « mangeant » ou en la faisant exploser sous des rafales de pétards, c’est la matière première, encore malléable, qui se déforme, se brise, s’affaisse ou se perce, avant d’être figée par la cuisson. 

Découvrez le travail de Zhuo Qi sur Instagram

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Zhuo Qi, "J'ai allumé un vase", 2018, "Bing ! Bing ! 砰砰! céramique contemporaine", Espace culturel ICICLE, Paris.

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Zhuo Qi, J'ai allumé un vase, 2018, exhibition Bing ! Bing ! 砰砰! Contemporary Ceramics, ICICLE Cultural Space, Paris.

Savoir et faire 

Cet intérêt pour le fortuit, l’accidentel, inhérents à l’art de la céramique, est également très présent dans le travail d’emmanuel boos (né en 1969), qui « essaie d’entretenir une relation amicale avec le chaos », et pour qui « la beauté naît de l’aléatoire ». Considéré comme l’un des meilleurs céramistes français, il pratique cet art depuis ses 14 ans. C’est après quelques années en Asie (Corée, Chine) qu’il s’y consacre professionnellement. Sa pratique entretient un lien particulier à la théorie et à la technique, dont il reconnaît la nécessité mais mitige l’importance. Apprenti auprès du Maître d’Art Jean Girel entre 2000 et 2003, il est lauréat de nombreux prix et a été artiste en résidence à la Manufacture de Sèvres (2016-2019). En 2012, il soutient une thèse de doctorat sur la « poétique de l’émail » au Royal College of Art de Londres. 

C’est ce rapport à la connaissance qui a inspiré à emmanuel boos son installation dans la librairie de l’espace culturel d’Icicle. Plusieurs œuvres de ses séries Monolithes (2017-2019) et Livres (2019), réalisées lors de la résidence de l’artiste à la Manufacture de Sèvres, sont montrées pour la première fois et prennent place aux côtés des trois volumes de sa thèse et parmi les ouvrages de littérature et les essais sur la Chine, jusque dans les rayonnages. En effet, emmanuel boos rapproche la contemplation de l’émail céramique d’une forme d’accès à la connaissance, de l’ordre de l’intimité et du jeu. Le regard du spectateur est happé par la profondeur des nuances de l’émail, comme sa main est attirée par les volumes qui s’offrent à lui. Selon lui, l’émail a « le pouvoir de toucher et d’émouvoir, et le spectateur est lu à son tour. Le regardant est regardé, c’est la matière qui connaît. » Comme Liu Jianhua, emmanuel boos interroge les rapports profonds que semblent entretenir céramique et écriture. Dans une démarche quasi encyclopédique, il crée des palettes et des bibliothèques d’émaux, retranscrit ses recettes (notamment en annexe de sa thèse). La contextualisation de ces œuvres est toutefois relative : Livres et Monolithes ne sont au départ que des formes géométriques simples, propices aux expérimentations de l’artiste avec les émaux, sans volonté figurative ou littérale ; c’est le processus céramique qui les transforme et les enrichit poétiquement. 

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Exhibition view of "Bing! Bing! 砰砰! Contemporary Ceramics", ICICLE Cultural Space, Paris.

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emmanuel boos, "Sans titre (Monolithe de Sèvres n° XV)", 2017. Courtesy of the artist. ©Paul Nicoué /Courtesy Galerie Jousse Entreprise.

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emmanuel boos, "Sans titre (Livre n°VIII)", 2019. Avec l'autorisation de l'artiste.

L’artiste consacre une grande partie de sa recherche aux phénomènes physiques et chimiques à l’œuvre dans le processus céramique. Coulures, affaissements, modifications de couleurs et de textures, trous, fentes : emmanuel boos part de formes pleines et laisse s’exprimer la terre à l’épreuve du processus de la céramique, riche en surprises et en déformations. « L’émail céramique, imprévu, difficile, indomptable, et parfois ingrat, mais aussi surprenant, fascinant, merveilleux, sensuel, émouvant, et souvent généreux. Grâce à lui, je peux faire de nouveau l’expérience du monde et de sa richesse, de sa profondeur aussi, ainsi que des limites de notre contrôle et de notre savoir, et accueillir la complexité, le hasard, l’incertitude, la surprise et la découverte. L’émail est un réenchantement lucide et objectif du monde. » 

Découvrez le travail d’emmanuel boos sur son site internet

Les accidents peuvent aussi provenir d’événements banals, dont il prend le contre-pied : c’est le cas du Stabile N°VII (2019), brisé lors d’une exposition et réparé à l’or (selon la méthode japonaise du kintsugi pratiquée ici par Myriam Greff), renforçant l’impression de fragilité et sublimant la cassure. Son attention se porte donc sur l’état le plus insaisissable de la matière, lorsque terre et émail se transforment et s’échappent comme mus par leur propre vouloir.

Vue d’exposition, BING ! BING ! 砰砰! CÉRAMIQUE CONTEMPORAINE, ICICLE Cultural Space, Paris
Attention (pas si) fragiles

Louise Frydman (née en 1989) commence par composer des œuvres en papier blanc, légères et délicates. C’est en recherchant l’immédiateté et la sensualité de la matière d’une part, la pérennité d’autre part qu’elle se tourne vers la céramique en 2015. « Mon travail est une exploration des formes de la Nature. Je modèle la terre et en fais naître des pièces délicates, que j’enveloppe d’un blanc poudreux, sur lesquelles la lumière vient se poser pour en faire vibrer les lignes. »

L’artiste conserve dans son traitement de la matière la matité blanche et la finesse du papier. Elle réalise d’une part des sculptures en grès ou en faïence, et d’autre part des œuvres en biscuit de porcelaine – comme chez Icicle. « J’ai intégré la porcelaine à ma pratique plus récemment. Je modèle la terre en l’étirant avec les mains. Ce geste vient en prolongement de mon travail du papier. Je réalise ainsi de petits éléments, ‘pétales’ ou ‘bulles’, que j’assemble pour créer des compositions sous forme de mobiles, sur panneaux de bois enduits ou sur papier. C’est un processus lent et contemplatif. »

Le blanc permet à l’artiste de se concentrer sur la forme et son jeu avec la lumière et le mouvement. « Le blanc me permet de me concentrer sur des formes complexes, pour lesquelles la couleur n’a pas à ajouter d’effet supplémentaire. Ce qui m’intéresse aussi, c’est de semer le doute de la matière utilisée. Il est difficile de déterminer au premier coup d’œil s’il s’agit de céramique, de plâtre, de papier. Il y a de la magie dans la pureté de la blancheur. »

Dans un subtil équilibre entre puissance et finesse, entre matières solides et formes fragiles, Louise Frydman se laisse guider par la matière et ses propriétés intrinsèques pour créer des œuvres qui ne sont ni tout à fait des sculptures ni tout à fait des tableaux, des céramiques qui semblent aussi légères que du papier. À l’instar de L’Envolée et de la série Bulles (Bulles III et Bulles IV ont été spécialement créées pour l’exposition), partout la trace de la main de l’artiste est visible, et pourtant ses sculptures paraissent issues de la nature, semblables à des formes organiques : pétales, feuilles, troncs, sarments… « En créant une œuvre d’art on prolonge quelque chose de soi et ça se passe par la main. Je suis touchée de voir combien l’empreinte des lignes de la main résonne avec les lignes d’une feuille. La matière de la peau résonne avec un pétale. Ces associations m’émerveillent. »

Découvrez le travail de Louise Frydman sur son site internet

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Louise Frydman, « L’Envolée IV », 2018 (détail). Avec l'autorisation de l'artiste.

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Louise Frydman, "Bulles III", 2021 (detail). Courtesy of the artist.

Vue d’exposition, BING ! BING ! 砰砰! CÉRAMIQUE CONTEMPORAINE, ICICLE Cultural Space, Paris
Dialogues avec la terre

Diplômée de l’Académie centrale des beaux-arts de Chine, Geng Xue (née en 1983) confronte l’art traditionnel de la céramique à des formes contemporaines (vidéo, animation, installation). Cosmologie bouddhiste, littérature classique et taoïsme fournissent les thèmes de fictions mettant en scène la capacité de transformation de la céramique et sa nature tout à la fois fragile et solide, dans des univers presque magiques, où la frontière est ténue entre monde physique et monde spirituel. Tendres et cruelles, ses œuvres explorent la force et la légèreté de l’existence.

Dans la vidéo The Poetry of Michelangelo (2015), à partir d’un bloc d’argile crue, l’artiste donne vie sous ses mains à une sculpture d’homme. La vidéo est divisée en neuf chapitres, comme autant d’étapes de la création d’une sculpture avant moulage. On peut lire en sous-titres des extraits de sonnets du grand sculpteur de la Renaissance italienne Michel-Ange (1475-1564) : il s’agit de poèmes adressés à ses amants, où il est question du désir, de la religion, de l’art et de la vie. Dans le film, les instructions sur le modelage des bras ou des détails du visage résonnent autrement à la lecture des poèmes de Michel-Ange : Geng Xue semble s’adonner à un rituel amoureux avec sa sculpture, caressant la terre et lui donnant la forme d’un être qui pourrait devenir son amant. L’artiste donne un baiser à son œuvre, qui soudain s’anime sous son souffle. Mais elle doit passer à l’étape suivante, le moulage de la sculpture, et pour cela découper l’œuvre en plusieurs morceaux – comme si elle tuait et démembrait son bien-aimé.

Du dialogue qui s’instaure entre les poèmes de Michel-Ange et les actions de Geng Xue naît un trouble chez le spectateur : une beauté sensuelle émane de la relation entre l’artiste et son œuvre, faite d’érotisme et de violence. Travaillant à mains nues, sans outils, dans un corps-à-corps avec la terre, l’artiste laisse ses traces sur la matière autant qu’elle est marquée par elle. La vidéo joue aussi de la notion de « créateur » et d’artiste démiurge, lointaine référence au mythe de Pygmalion et au culte de l’artiste à la Renaissance. Surnommé « le divin » de son vivant, Michel-Ange possède comme Dieu le pouvoir de créer et de détruire.

Découvrez le travail de Geng Xue sur Ocula

Geng Xue, « The Poetry of Michelangelo », 2015. Avec l’autorisation de l’artiste.
Geng Xue, « The Poetry of Michelangelo », 2015. Avec l’autorisation de l’artiste.
Geng Xue, « The Poetry of Michelangelo », 2015. Avec l’autorisation de l’artiste.
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