Chen Ronghui : « Le fleuve n’est pas seulement une réalité, mais aussi une métaphore. »

Portrait de Chen Ronghui. Avec l'autorisation de l'artiste.

Exposition “Les flots écoulés ne reviennent pas à la source. Regards de photographes sur la rivière en Chine

Chen Ronghui est né en 1989 à Lishui, province du Zhejiang et vit entre Shanghai et New Haven (États-Unis). Chen Ronghui a débuté sa carrière de photographe en 2011 après des études de journalisme. Il a collaboré pendant des années au média en ligne Sixth Tone.

Son travail se concentre sur la place de l’individu et les questions environnementales en Chine. Dans Petrochemical China (2013) et Christmas Factory (2015), il explore les conséquences de l’urbanisation et de l’industrialisation dans le delta du Yangtsé et la région du Zhejiang. Dans Freezing Land (2016-2019), il réalise des paysages et des portraits de la jeunesse du nord-est de la Chine, une ancienne région industrielle aujourd’hui en déclin.

Il a reçu plusieurs récompenses : prix World Press Photo, Three Shadows Photography Award, Hou Dengke Documentary Photography Award. Il a été nominé pour le Prix Pictet et le C/O Berlin Talent Award. Il étudie actuellement à l’université de Yale, aux États-Unis.

 

DoorZine: Freezing Land est une série de paysages et de portraits de jeunes gens du nord-est de la Chine (Dongbei), une région aux frontières de la Russie et de la Corée du Nord – l’ancienne ≪ ceinture de la rouille ≫ chinoise, aujourd’hui oubliée des médias et du développement. Dans vos projets précédents, vous avez exploré les conséquences de l’urbanisation et de l’industrialisation dans des lieux qui vous étaient familiers, la province du Zhejiang (où vous avez grandi) pour Christmas Factory (2015), et le delta du Yangzi pour Petrochemical China (2013). Pourquoi avoir choisi de vous rendre dans le Dongbei, région avec laquelle vous n’avez pas d’attaches, à des milliers de kilomètres de chez vous ?

Chen Ronghui: Au début, j’étais plutot préoccupé par la distance géographique. Plus tard, c’est la distance spirituelle qui m’a absorbé. En tant qu’artiste, la création peut au départ davantage s’enraciner dans des lieux où l’on vit, c’est plus facile, et bien sûr, c’est là que se trouve la source de nos réflexions quotidiennes. Par exemple, lorsque la ville où je vivais a connu une crise de l’eau courante pendant un an, tous les jours après le travail j’allais acheter de l’eau minérale au supermarché.

J’ai appris qu’en réalité l’eau de la rivière était souillée par la pollution des usines pétrochimiques. Et j’ai utilisé la photographie pour m’exprimer – on peut même dire pour résister. C’est comme cela qu’est né le projet Petrochemical China. Quant au choix du nord-est, je pense d’une part qu’il répond au fantasme des gens du sud vis-à-vis du nord, les grands paysages de glace et de neige. Il neige rarement dans le sud, mais la neige est présente dans bon nombre de nos œuvres littéraires et artistiques. C’est le cas par exemple dans Contes de la rivière Hulan de l’écrivaine Xiao Hong, un roman de 1942 qui m’a profondément marqué.

D’un autre côté, comme je l’ai dit, je m’intéresse au psychologique. J’ai voulu raconter l’histoire de ces lieux, remonter à des temps plus anciens, installer un décor. Je ne suis pas un photographe de l’action, comme par exemple les photographes de plateau. J’ai choisi le nord-est parce que s’y trouvait l’histoire que j’avais envie de raconter.

Chen Ronghui, « Jeune fille aux fleurs, Fushun » (2018), série « Freezing Land [Terre gelée] » (2016-2019). Avec l’autorisation de l’artiste.

Tous nous sommes confrontés à de nombreux choix, mais en réalité et de façon cruelle, il est impossible de choisir. Il y a là-bas beaucoup de situations qui me parlent, ainsi que des jeunes gens de mon âge.

Chen Ronghui, « Ningbo, Zhejiang », 2015. De la série « Runaway World ». Avec l’autorisation de l’artiste.
Diriez-vous que cette série complète vos investigations sur le thème de l’urbanisation en Chine ?

Il s’agit d’un processus très naturel. Avant Petrochemical China, presque tous mes projets portaient sur l’urbanisation en Chine. L’urbanisation chinoise est un phénomène sans précédent. Notre développement n’a pas eu lieu au cours des cent dernières années comme à l’étranger, mais il est quasiment contemporain de mon existence, c’est-à-dire un peu plus de trente ans. Dans la série Runaway World, que j’ai photographiée plus tard, je me suis intéressé aux parcs d’attraction. Ces lieux sont liés à un certain stade de l’urbanisation, c’est l’entrée de la société de plain-pied dans l’ère du consumérisme. La Chine a ouvert un Disneyland et s’est mise à construire de nombreux parcs à thème.

Avec Freezing Land, je continue dans cette direction. Derrière le développement urbain, il y a comme une atrophie ou une décroissance. Il y a d’ailleurs un terme qu’utilisent les spécialistes en architecture et en urbanisme : les ≪ villes en rétrécissement ≫. J’ai souhaité me concentrer sur la situation actuelle des villes du nord-est ≪ qui rétrécissent ≫. Ma propre croissance a suivi celle du développement rapide de l’urbanisation en Chine et je souhaite pouvoir réfléchir à la relation entre l’individu et le phénomène urbain.

Pourquoi vous être concentré sur la jeunesse ?

Je m’intéresse beaucoup aux jeunes. D’une part, j’appartiens à cette tranche de la population et je veux essayer de communiquer avec d’autres gens de mon âge par le biais de la photographie. C’est une façon de mieux me connaître. D’autre part, je suis attiré par la vitalité de la jeunesse. Je souhaite exprimer cette énergie à travers mon art. L’âge des modèles n’est pas mon seul critère. Certains sont très jeunes et d’autres plus âgés, mais tous partagent la même énergie. Quand je les vois, j’ai envie d’en tirer quelque chose de créatif.

On a l’impression à travers ces portraits que vous entretenez une grande proximité avec vos sujets, qu’ils soient photographiés dans leur environnement quotidien, ou en extérieur. Comment les avez-vous identifiés, et comment avez-vous travaillé avec eux ?

J’ai initié la plupart des contacts grâce à l’application Kuaishou. Aujourd’hui, on ne peut plus publier une annonce dans les journaux ou dans les magazines. C’est donc à travers Kuaishou que j’ai communiqué avec mes modèles, avant de trouver les lieux pour les photographier. En dehors des prises de vues, j’avais des relations amicales avec eux. Mais pendant les séances de portraits, j’etais imperturbable, je devais entrer en moi pour puiser dans mon émotion. Bien sûr, nous avons beaucoup échangé ensemble sur ces prises de vues.

Chen Ronghui, « Wuma River, Yichun » (2016). De la série « Freezing Land » (2016-2019). Avec l’autorisation de l’artiste.
Le nord-est de la Chine était autrefois une région prospère, aujourd’hui en déclin, dans une époque où le président Xi Jinping évoque le ≪ rêve chinois ≫ et où le développement économique pousse les jeunes à quitter villages et provinces pauvres pour la grande ville. Ceux qui vivent le long des rivières et des lacs à Yichun, Longjing, Fularji, Fushun ou Shuangyashan : qui sont-ils, de quoi sont faites leurs vies et leurs aspirations ?

On ne peut pas non plus dire que le nord-est est une province pauvre. Je pense que c’est plutôt une province dans laquelle on trouve une forme de décalage. C’est ce décalage qui frappe les jeunes plus que la simple pauvreté. Beaucoup de gens ne peuvent pas sortir de l’économie planifiée ou des administrations publiques, ils espèrent toujours pouvoir trouver des ≪ relations ≫ pour résoudre leurs problèmes. Dans les familles, les jeunes ayant des qualifications deviennent généralement fonctionnaires, ils travaillent dans le public, mais au fond ils rejettent ce type de profession. C’est encore une contradiction. Il y a aussi ceux qui font du live-streaming, leur but est de devenir des ≪ célébrités en ligne ≫, mais rares sont ceux qui réussissent… en réalité la plupart cherchent juste à passer le temps. Vouloir s’en sortir, mais avoir peur, c’est la mentalité de beaucoup de gens. Après s’être habitué à vivre dans un système collectiviste, partir et prendre son indépendance est une chose difficile

Chen Ronghui, « Xiaoshan, Zhejiang », 2013. De la série « Petrochemical China ». Avec l’autorisation de l’artiste.

Entretien mené par Victoria Jonathan & Bérénice Angremy.

Retrouvez l’intégralité de l’interview de Chen Ronghui dans le catalogue bilingue franco-chinois de l’exposition “Les flots écoulés ne reviennent pas à la source”, disponible à la vente à partir du 15 juillet 2020 sur le site de Bandini Books !

Pour en savoir plus sur le travail de Chen Ronghui, retrouvez le :

sur son site Web: ronghuichen.com
et sur instgram : @chenronghuiphoto

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